La langue est plus que le sang.

Les poètes le savent par vécu autant que par intuition, surtout les poètes russes pour citer un exemple poignant et prégnant, puisque la Poésie avec un grand P doit un très lourd tribut au sang des poètes russes, littéralement parlant (*), dont j’imagine que le martyrologe, loin d'être complet (**), aurait très bien pu inspirer à Armand Robin ces vers déchirants :
« J’ai senti le martyre de mon peuple dans les mots de tous les pays
J’ai souffert en breton, français, norvégien, tchèque, slovène, croate
Et surtout en russe.
Je me suis étendu sur la grande terre russe,
J’entendais les chants d’un peuple immense qui voulait bien mourir (…) (***) »

* * *

(*)
« …pas plus que de vivre, sans doute,
il n’est pas nouveau de mourir… »

Derniers vers du poème d’adieu écrit de son propre sang par Serge Essénine, après s’être ouvert les veines et avant de se pendre dans la nuit du 27 au 28 décembre 1925 !

(**) « Loin d’être complet », aux dires mêmes de Katia Granoff dans son Anthologie de la poésie russe (Gallimard, 1993), celui-ci n’en est que plus terrible :
« Batiouchkov tente de se suicider et, mort-vivant, termine ses jours dans la folie. Riléev, chef décembriste, est exécuté par pendaison à trente et un ans. Pouchkine et Lermontov périssent en des duels qui ressemblent étrangement à des guets-apens : l’un à trente-sept ans, l’autre à vingt-sept. Odoïevski meurt peu après son retour des bagnes de Sibérie à trente-sept ans. Koltzov disparaît à trente-trois ans, victime d’un milieu ignorant et cruel. Pletchéev connaît les bagnes de Sibérie. Feth se tue. Balmont tente de se suicider à vingt-deux ans et Gorki à vingt ans. Blok meurt d’épuisement moral et physique à quarante et un ans. Khlebnikov succombe aux épreuves matérielles du début de la révolution à trente-sept ans. Goumilev est fusillé à trente-cinq ans. Kluev meurt dans le train qui le ramène de Sibérie. Mandelstam disparaît en déportation. Zvétaéva se tue. Maïakovski se suicide d’une balle de revolver à trente-six ans. Essénine se pend, après s’être coupé les veines, à trente ans. »
Ajoutons à cette liste Chalamov, qui décède dans un hospice pour vieillards après avoir passé plus d’un quart de sa vie dans les camps sibériens. Quoi qu'il en soit, au vu des âges, on peut extrapoler que l’espérance de vie était alors de 33 ans pour les poètes en Russie Soviétique ! Comme une illustration charnelle du vieil adage, cité par Claude Frioux dans son article, Le purgatoire des intellectuels russes (Le Monde Diplomatique, novembre 1998) : « En Russie, un poète est plus qu’un poète !!! »

(***) Armand Robin, Le Monde d’une Voix / Fragments.

Jean-Marie Le Ray

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